Découvrez la société coréenne avec « Sud-Coréens » : rencontre avec l’auteur Frédéric Ojardias
2023-11-10J’ai eu l’opportunité de m’entretenir avec Frédéric Ojardias, l’auteur de Sud-Coréens, un recueil de témoignages révélateur de la société sud-coréenne.
Sud-Coréens, un ouvrage sur la vie dans la société sud-coréenne
Il y a maintenant six ans, les Ateliers Henry Dougier publiaient l’ouvrage Sud-Coréens, au sein de leur collection Lignes de Vie d’un Peuple. Ayant récemment redécouvert cet ouvrage (l’un des premiers en France à s’intéresser à la société sud-coréenne et à la vie quotidienne de ses habitants), j’ai pris l’initiative de contacter son auteur Frédéric Ojardias, pour comprendre comment ce recueil de témoignages avait vu le jour.
Sud-Coréens regroupe 22 témoignages, répartis dans cinq parties : Être Coréen, l’identité en mouvement ; La modernité et le vertige des vies ultraconnectées ; La Corée au prix des Coréens ; Spiritualités coréennes, le grand brassage religieux ; Le bouillonnement artistique, support du nouveau « soft power » coréen.
À travers ces témoignages, on apprend notamment que la société sud-coréenne n’est pas aussi homogène qu’elle ne le semble au premier abord, et quelles sont les conséquences du développement du pays sur sa population. Le recueil nous aide à comprendre des problèmes propres aux pays tels que son haut taux de suicide ou l’isolement de ses citoyens. D’autres sujets tels que les religions ou la musique sont également abordés.
Inutile de vous dire que j’ai dévoré Sud-Coréens. Il était très intéressant de voir comment les Sud-Coréens percevaient leur société et comment ils s’y sentaient. Certains témoignages étaient par ailleurs très émouvants. Bien qu’il date de 2017, je vous le recommande fortement car il aide fortement à comprendre l’évolution de la société sud-coréenne et son insertion dans le XXIe siècle !


Entretien avec l’auteur Frédéric Ojardias
Pouvez-vous vous présenter rapidement ?
Je m’appelle Frédéric Ojardias, j’ai été journaliste en Corée du Sud pendant dix ans, et j’ai aussi travaillé pour des organisations humanitaires en Corée du Nord en 2007 et 2008. Je travaille à présent pour une ONG de recherche médicale fondée par MSF et basée à Genève. J’ai obtenu mon master au Graduate School of International Studies de l’université nationale de Séoul et j’ai un doctorat en relations internationales.
Lors de la sortie de Sud-Coréens, vous étiez correspondant en Corée du Sud pour plusieurs médias français. Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à la Corée et à vous y expatrier ?
Pour être honnête, un peu par hasard. J’avais rencontré des étudiants d’échanges sud-coréens lors de mes études à Lyon, et j’ai décidé de visiter le pays, comme touriste et sans le connaître du tout, à une époque où je travaillais à Pékin. C’était en 2003, la Corée du Sud était relativement méconnue en France, très peu de ses productions culturelles n’arrivaient jusqu’en Europe, elle n’était pas sur les cartes de nos imaginaires comme aujourd’hui.
En arrivant en Corée – j’ai d’ailleurs débarqué à Incheon, par bateau, depuis la Chine, parce que c’était moins cher que l’avion !– je suis immédiatement tombé sur le charme, j’ai été frappé par la gentillesse et l’hospitalité des Coréens, par le dynamisme extraordinaire du pays. J’ai adoré le pays et j’ai décidé de venir y travailler. J’ai trouvé un emploi à Daejeon.
C’était une époque où il y avait peu d’expatriés et peu d’étudiants d’échange, et où un Occidental en province était remarqué. J’ai beaucoup voyagé à cette époque, visité des temples, des coins à l’écart des sentiers battus. C’était une belle période.
Après un an à Daejeon, j’ai entamé un programme de master au Graduate School of International Studies de SNU. A l’obtention de mon diplôme en 2007, je suis parti travailler pour une ONG française qui avait un bureau permanent à Pyongyang, d’où elle coordonnait des programmes de soutien aux hôpitaux nord-coréens. Vivre en Corée du Nord, c’était aussi une expérience extraordinaire.
À mon retour au Sud, j’ai commencé à écrire pour la presse française, notamment La Croix, et ensuite à faire des reportages pour RFI et Radio France. J’avais toujours rêvé d’être journaliste, et c’était le moment où la Corée commençait à intéresser davantage les lecteurs et auditeurs français, j’ai eu la chance d’arriver au bon moment.
Et pour un amoureux de la Corée qui est un peu curieux, journaliste est le métier idéal : pendant dix ans, je n’ai cessé d’apprendre de nouvelles choses sur ce pays et de rencontrer des gens venus des horizons les plus variés.
Pourriez-vous en dire davantage sur cette expérience « extraordinaire » en Corée du Nord ? Pensez-vous écrire un jour un ouvrage sur le sujet ?
C'était passionnant de vivre en Corée du Nord, de découvrir ce pays et de rencontrer des Nord-Coréens. Sans nier évidemment ses énormes problèmes, que les travailleurs humanitaires sont bien placés pour connaître, le pays et ses habitants sont beaucoup plus complexes que ce que laissent entendre certains ouvrages remplis de clichés écrits par des auteurs qui n'y sont jamais allés, ou qui y sont allés en touriste.
Je n'ai pas écrit de livre, essentiellement par manque de temps et parce que le sujet m'intimidait ; mais ce que j'y ai vu a nourri mon travail de journaliste pendant des années. J'ai aussi écrit une thèse de doctorat sur l'aide humanitaire en Corée du Nord et l'expérience des ONG européennes. J'ai toujours en tête d'écrire un livre, mais je n'ai pas mis les pieds au Nord depuis plus de 15 ans, je suis donc très mal informé de ce qui s'y passe aujourd'hui.
À tout lecteur qui veut en savoir plus, je recommande vivement la lecture de Corée du Nord, un État-guérilla en mutation, écrit par le journaliste du Monde Philippe Pons.
Revenons au livre, qu’est-ce qui vous a poussé à écrire Sud-Coréens ?
La presse et la radio, c’est un formidable moyen de raconter et d’expliquer à des milliers de lecteurs et d’auditeurs le quotidien d’un pays, au jour le jour. Mais j’avais aussi envie d’aborder certains sujets plus en profondeur, d’où l’idée d’écrire un livre, parce que c’est un format qui dure plus longtemps, qui donne plus de place pour raconter davantage de choses. Quand j’ai été contacté par l’éditeur Henry Dougier pour écrire Sud-Coréens, je n’ai pas hésité une seconde.
Saviez-vous dès le départ quels types de profils vous vouliez interroger ? A quel moment avez-vous conclu que les 22 portraits sélectionnés pourraient être représentatifs de la société sud-coréenne ?
L’idée du livre était de raconter la Corée du Sud à travers une vingtaine de portraits. J’avais déjà des portraits en tête, pour raconter certains aspects de la société. Pour certains, les interviews avaient déjà été réalisées dans le cadre de précédents reportages (Shin Jung-hyun par exemple, je l’avais rencontré pour un reportage pour RFI). J’ai ensuite rajouté au fur et à mesure d’autres portraits pour compléter le tableau.
Avec 22 portraits, on reste sur une représentation forcément partielle, limitée et subjective de la société sud-coréenne. Il fallait bien faire des choix. Le livre est incomplet : les provinces ne sont pas assez représentées, on reste trop à Séoul, certains sujets n’ont pas été abordés, etc.
Parmi ces 22 témoignages, lesquels vous ont le plus marqué ?
L’interview du père d’une jeune victime du naufrage du ferry Sewol était sans doute l’une des plus difficiles de ma carrière, c’était un témoignage vraiment insoutenable ; j’ai fini en larmes, le père aussi. Mais je pense que c’est une interview cruciale du livre, parce que les lecteurs français n’ont sans doute pas réalisé à quel point ce naufrage est un moment charnière dans l’histoire contemporaine de la Corée.
Une autre interview qui m’a marquée est celle de Shin Jung-hyeon, le « père » du rock coréen. Ce musicien est une légende vivante, très méconnue hélas en dehors de la Corée (et même des jeunes générations coréennes, pour être honnête), j’étais un immense fan… et avoir la chance de le rencontrer, de l’entendre me raconter pendant plus de deux heures son histoire incroyable, la Corée des années de plomb de dictature militaire, l’ambiance de cette époque, le vent de liberté qui soufflait grâce à la musique, le tout dans son studio, au milieu de ses guitares… C’était un moment inoubliable. Il s’est montré extraordinairement gentil et accueillant.
La rencontre avec Kang Mi-jin, qui est née en Corée du Nord, m’a aussi beaucoup marqué.
Vous dites que « ce naufrage est un moment charnière dans l’histoire contemporaine de la Corée ». Serait-il possible de développer ce point ?
Le traumatisme a été intense : un pays tout entier a assisté, impuissant, au naufrage en direct d'un bateau, avec tous ces enfants à bord, sans pouvoir les sauver. Des enfants ont pu parler à leurs parents par téléphone, coincés dans leurs cabines, avant de sombrer. C'était absolument insoutenable. La tragédie du Sewol a été provoquée par la corruption, la cupidité d'une entreprise qui n'a respecté aucune règle de sécurité, et un système de contrôle régulatoire défaillant. Chez beaucoup, il a suscité une profonde remise en question d'une certaine idée de la modernité, et d'un modèle socio-économique qui ne protège pas assez l'individu. Il faut aussi rappeler que ceux qui ont disparu, ce sont les enfants qui ont obéi aux ordres (rester dans leurs cabines); ceux qui ont désobéi et sont sortis sur le pont ont pu être sauvés. Je ne vois pas comment cela ne pourrait pas avoir un impact profond sur cette génération.
Depuis les années 2000, la Corée du Sud a énormément gagné en popularité à l’échelle internationale grâce à la hallyu. En dehors du cinéma, la hallyu n’est pas un thème abordé de manière approfondie dans votre ouvrage. Était-ce volontaire ?
Tout simplement parce que je ne suis pas un expert des dramas ou de la k-pop, je me suis dit que j'avais des choses tout aussi intéressantes à raconter sur des sujets moins connus et que je maîtrisais mieux. Beaucoup d'articles et de livres excellents ont été écrits par d'autres sur les dramas et la k-pop, je ne suis pas sûr que ma contribution sur ces deux sujets particuliers aurait apporté grand-chose.
Ceci dit, tout fan de k-pop sera sans doute intéressé par le portrait du guitariste Shin Jung-hyun dans le livre... et je crois qu'on parle de la question des webtoons dans le portrait de la bédéiste Keum Suk Gendry Kim (qui entre parenthèses a un talent fou !). Je ne pense pas avoir évité le sujet de la hallyu, j'ai juste voulu en parler différemment.
Et c'est vrai que le nombre de portraits et de pages était limité, il fallait faire des choix !
Selon vous, la société sud-coréenne de 2017 et de 2023 sont-elles les mêmes ? Certaines choses ont-elles évolué alors que vous ne vous y attendiez pas, ou l’inverse ?
C’est une question difficile parce que je ne vis plus en Corée depuis trois ans, le pays évolue si vite que je suis désormais déconnecté, je suis moins au courant de ce qui s’y passe. (Et je le regrette, la Corée me manque beaucoup !). Mais c’est évident que la société sud-coréenne a évolué depuis la publication de Sud-Coréens.
J’avais identifié ce problème en écrivant le livre, j’ai essayé d’y répondre en me concentrant des sujets de société centraux, peu susceptibles de changer – comme le rôle des religions, le chamanisme, etc. Je voulais des chapitres qui tiennent sur la durée, en quelque sorte. Je pense (j’espère ! ) y avoir réussi en partie, et que le livre reste pertinent et intéressant même quelques années après sa publication. Les portraits sur le mokbang et l’e-sport sont peut-être ceux qui ont le moins bien vieilli : en Corée, tout ce qui touche aux nouvelles technologies change si vite !
Avez-vous aujourd’hui de nouveaux projets d’écriture ? Sont-ils liés à la Corée ?
Je travaille pour une ONG qui développe des médicaments pour les maladies négligées, et la question de l’accès pour tous aux médicaments me semble si fondamentale, si mal comprise, si peu discutée et m’indigne tellement que je souhaite pouvoir un jour être suffisamment bien informé sur la question pour pouvoir en écrire un livre destiné au grand public.
Sur la Corée, un de mes rêves est d’écrire une histoire du rock coréen, des années 50 aux années 80. J’aimerais pour cela rencontrer de nombreux acteurs de l’époque, dont beaucoup sont déjà très âgés… le temps presse. Ils ont des histoires extraordinaires à raconter. Mais c’est beaucoup de travail, et c’est compliqué de mener un tel projet à distance.
Le mot de la fin
Merci beaucoup à Frédéric Ojardias pour sa gentillesse et pour avoir pris le temps de répondre à mes questions ! Échanger avec un journaliste connaisseur de la Corée (du Sud et du Nord) était une expérience très enrichissante et j’espère qu’elle donnera aux lecteurs de Korea.net envie de lire son ouvrage. Et si vous n’êtes toujours pas convaincus, les premières pages sont accessibles gratuitement en ligne !
Entretien réalisé par courrier électronique en septembre et octobre 2023.
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